Pékin suffoque, la Toile s’embrase

Depuis trois jours, Pékin est plongée dans un épais nuage, aussi gris que nauséabond. (Illustration).
Depuis trois jours, Pékin est plongée dans un épais nuage, aussi gris que nauséabond. (Illustration). Crédits photo : © David Gray / Reuters/REUTERS

Les internautes accusent le régime de chercher à minimiser le phénomène de pollution.

Pékin est dans le brouillard, et les dirigeants chinois encore plus, impuissants à enrayer la pollution qui ne cesse de s’aggraver dans la capitale. Depuis trois jours, la ville est plongée dans un épais nuage, aussi gris que nauséabond, qui a presque paralysé le 2e aéroport mondial. L’affaire fait la une des journaux et était, mardi, le sujet numéro un des internautes chinois : plus de 4,5 millions d’entre eux, aussi inquiets qu’en colère, ont posté un message sur Weibo, le Twitter chinois. Des centaines de vols ont été annulés, plusieurs autoroutes et des dizaines de routes ont été fermées tant la visibilité est tombée bas. Une situation presque aussi mauvaise s’était produite début novembre.En cause, la consommation de charbon qui a doublé en dix ans, selon Greenpeace Chine. Et les voitures, dont le nombre a grossi de 800.000 pour la seule année 2010 à Pékin. La presse raconte que la crainte, voire la «panique», gagne la population pékinoise, qui s’est ruée sur les masques respiratoires. Une seule boutique sur le géant de la vente en ligne Taobao en avait vendu 30.000 samedi. Aujourd’hui, le site est en rupture de stock.Un sondage effectué par le China Youth Daily montre que près de 70 % des personnes interrogées estiment que les statistiques officielles ne correspondent pas à ce qu’elles voient et ressentent. Récemment, la polémique a fait rage entre les officiels et l’ambassade des États-Unis, qui fait un relevé de la qualité de l’air avec ses propres appareils, et le publie en temps réel sur son site Internet et Twitter. L’ambassade de France envisage de mettre en place ses propres mesures, grâce à une technologie développée par Environnement SA. Les diplomates américains se sont vus accusés de «sensationnalisme». Le problème, c’est que la population chinoise les croit plus que sa propre administration. L’officiel quotidien Global Times a même exhorté le gouvernement à «éviter les informations déroutantes», en publiant de bons indices quand l’air est irrespirable… Samedi, le numéro deux du Bureau municipal de protection de l’environnement, Du Shaozhong, a admis la gravité de la situation, sur son compte de microblog.

Particules fines

Ces deux derniers jours, les mesures américaines ont atteint le niveau de 522, dépassant le seuil maximal de l’index qui est de 500 ! À partir de 300, le niveau est déjà considéré comme «dangereux pour la population tout entière». Et il est déjà «mauvais pour la santé» de tous à partir de 150.

Les relevés officiels chinois ne prennent en compte que les particules fines PM10 (d’un diamètre inférieur à 10 microns) tandis que l’ambassade américaine mesure les particules fines PM2,5 (moins de 2,5 microns). Or «les particules PM2,5 peuvent pénétrer plus facilement et profondément dans les poumons et le sang, causant de sérieux problèmes de santé», estime Ma Jun, directeur de l’Institut des affaires publiques et environnementales.

Devant la pression de l’opinion et des experts, Pékin envisage une réforme de son barème, en prenant en compte les particules fines. Mais le Guangzhou Daily, citant des spécialistes, estime que le pourcentage de villes chinoises à la qualité de l’air acceptable dégringolera alors de 80 % à 20 %.

 

Commentaire

 

Les internautes accusent leur régime de minimiser la pollution dans la capitale chinoise. Les autorités semblent pour leur part impuissantes face à l’aggravation de la pollution dans les métropoles du pays, Pékin en tête. Un nuage gris et nauséabond a paralysé le principal aéroport du pays et des routes ont du être fermées. La prise de conscience écologique est donc plus facile lorsque l’environnement menace l’Homme et son économie. Les explications sont nombreuses: la consommation de charbon a été multipliée par deux en dix ans et le nombre d’automobiles connaît une croissance remarquable. Le problème est le suivant: Comment convaincre la population d’un pays émergent de la primauté du facteur environnemental sur son propre développement économique. La panique chez la population attesterait pourtant d’un premier pas vers une prise de conscience de la situation écologique désastreuse. Les ambassades occidentales, pour leur part, contestent les chiffres officiels et publient leurs propres analyses, déstabilisant ainsi le régime. La population ne croit plus les chiffres de l’administration qui ne prennent pas en compte les particules fines, extrêmement nocives pour la santé. Une réforme viserait à les inclure dans les prochaines analyses, ce qui placerait une très large partie des villes chinoises au dessus du seuil de pollution tolérable. Cette prise de conscience environnementale servirait en tout cas les puissances occidentales dans leur volonté d’endiguer l’expansion économique chinoise, le gouvernement étant obligé de limiter ses émissions de gaz à effet de serre.

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Analyse socio-technique d’un objet

La languette de fermeture des emballages de pain de mie Harry’s : Matérialisation d’un « nœud portatif »

Tout responsable marketing d’une entreprise est confronté au casse-tête : comment faire des emballages qui soient à la fois pratiques, informatifs et qui conservent la fraîcheur des produits ? L’un des problèmes rencontrés dans les emballages de pain de mie a été de  pouvoir trouver le moyen de refermer le paquet une fois ouvert et de pouvoir le rouvrir plus tard facilement. Ainsi, L’objet dont je vais faire l’analyse socio-technique est la languette de fermeture des emballages en plastique souple de pain de mie de la marque Harry’s.

L’objet, d’une grande simplicité, se révèle d’une extraordinaire utilité. Il s’agit d’une languette rectangulaire de 5 cm de long et de 0.7 cm de large. Elle est portée en longueur par deux armatures de fil métallique fin et souple, placées sur chaque longueur de la languette. Ces armatures font 5 cm de long et ont un diamètre de l’ordre de 0.2 mm.  La surface  du rectangle est recouverte d’une couche de plastique souple d’une épaisseur  de l’ordre de 0.1mm. La languette est blanche. L’emballage sur lequel s’utilise cette languette est un emballage en plastique souple et fin  transparent au niveau du point de fermeture.

Pour être en forme toute la journée, je mange des tartines de Nutella au petit déjeuner. Je tartine le Nutella sur du pain de mie complet Harry’s. Un matin alors que j’étais pressé pour partir à Sciences Po, j’ai perdu la languette en ouvrant mon paquet de pain de mie. N’ayant pas le temps de le chercher, je suis parti sans refermer l’emballage. Malheureusement, en rentrant, au goûter, mon pain de mie avait séché. J’ai enlevé les tranches du dessus qui avaient complètement durci, j’ai pu ainsi dégager une longueur suffisante d’emballage libre pour faire un nœud avec et conserver la fraîcheur des tranches du dessous.

Cette épreuve que constitue la perte de la languette de fermeture m’a permis de révéler son script socio-technique. Le programme que l’on veut remplir est le suivant : fermeture de l’emballage de la manière la plus rapide et la plus facile possible. Ainsi, si je ne ferme pas l’emballage, le pain durcit. Or la spécificité du pain de mie Harry’s est d’avoir « un moelleux incomparable (…) encore plus longtemps ». Quels sont les moyens possibles de fermeture ?

Une première solution envisagée a été la fermeture thermo-soudée  qui se fait facilement grâce aux propriétés plastiques de l’emballage. Cependant, le problème reste le même car on ne peut pas refermer l’emballage une fois celui-ci ouvert. Aussi longue que soit la conservation, le pain de mie va durcir à la première ouverture.

 

Emballage à fermeture thermo-soudée

 

Nous pouvons  faire un nœud avec le haut de l’emballage. Pour cela, il faut que je sache faire les nœuds, ce que sait faire un enfant à partir de 6 ans lorsqu’il apprend à faire ses lacets au CP. Il faut que mes 10 doigts soient assez habiles pour faire le nœud. Si j’ai une partie de mes doigts atrophiés ou si je suis encore trop jeune pour avoir une bonne coordination psychomotrice, cela m’est impossible.  il faut aussi que j’ai une longueur suffisante de plastique sur le haut de l’emballage pour pouvoir faire un nœud, environs 20 cm, ce qui implique qu’on laisse 20 cm d’emballage libre alors qu’on pourrait mettre des tranches de pain de mie à la place. Ainsi, je ne peux faire un nœud avec l’emballage de pain de mie qu’une fois que j’ai enlevé 5 tranches de pain de mie sur 14. Donc soit je suis obligé de manger 5 tranches de pain de mie si je veux pouvoir refermer correctement le paquet, soit Harry’s doit mettre seulement 9 tranches de pain de mie dans chaque paquet. De plus, l’emballage est tout froissé après avoir été noué  et certaines informations contenues sur l’emballage ne sont alors plus lisibles. Enfin, pour que le nœud préserve le pain de mie de l’air extérieur, il faut qu’il soit serré. Cependant, plus le nœud est serré plus il faudra de force et de dextérité pour le défaire. Plus on mettra d’effort à défaire le nœud et plus l’emballage sera froissé.

Emballage de pain de mie noué

 

Le nouveau problème auquel nous sommes confrontés est le suivant : Comment réussir à faire un nœud qui soit réalisable et défaisable par tous sans réduire pour autant la capacité et la lisibilité de l’emballage ?

Une solution envisageable est de faire un nœud qui soit indépendant de l’emballage à l’aide d’une cordelette par exemple. Ainsi, l’emballage n’est pas froissé puisqu’il ne sert plus à faire le nœud, il conserve alors toute se visibilité et sa capacité. La cordelette contient en elle l’information « sans réduire pour autant la capacité et la lisibilité de l’emballage » . Néanmoins, il reste toujours les problèmes inhérents à la réalisation du nœud : il faut être en capacité de pouvoir le faire et de pouvoir le défaire facilement.

C’est ici qu’intervient notre languette. Le nœud est incorporé dans les matériaux de la languette.  Un nœud est une configuration spécifique du plastique d’emballage qui reste fixe une fois mise en place. De même,  cette languette qui est malléable garde la forme qui lui a été donnée après déformation. La languette s’apparente donc à un « nœud portatif » puisqu’elle a toutes les propriétés du nœud tout en étant indépendante de l’emballage. La languette a deux positions principales : la position ouverte  lorsqu’elle est étendue (fig.5) et la position fermée lorsqu’elle est nouée (fig.6). Au lieu d’utiliser le plastique d’emballage pour faire un nœud et refermer le paquet, j’utilise ma languette que j’applique à l’emballage pour le refermer. Le protocole de fermeture de la languette est simple et universel alors que le protocole d’exécution d’un nœud est toujours plus compliqué et peut être fait de différentes manières puisque tout le monde ne fait pas les mêmes nœuds. Il suffit de tenir le haut de l’emballage, d’appliquer la languette en position ouverte sur la partie transparente de l’emballage et de la refermer sur l’emballage  avec le pouce et le majeur.  Un enfant de moins de 6 ans est capable de refermer l’emballage puisque la fermeture de la languette ne nécessite plus de savoir technique, ni de force dans les doigts. Ainsi, cette languette permet d’utiliser les atouts marketing de l’emballage car la lisibilité est conservée, elle permet aussi d’utiliser toutes la capacité de l’emballage car elle n’occupe que 0.7 cm de hauteur. Elle est aussi facile à nouer et dénouer. Nous avons alors matérialisé dans la languette toutes les exigences de notre programme initial.

Languette en position ouverte

Cependant, alors que notre programme de facilité de fermeture et d’optimisation de l’emballage a été rempli, un contre programme de sûreté domestique vient ternir notre victoire. En effet la languette est facile à perdre à cause de sa petite taille et de son indépendance vis-à-vis du paquet. D’autre part, elle peut être utilisée par des enfants de moins de 6 ans. Nous prenons donc le risque que des enfants avalent la languette par inadvertance ce qui représente un risque important.

Languette en position fermée

 

Une solution pour éviter ce risque d’ingestion est l’utilisation d’une languette de plus grande taille qui ne puisse pas être avalée. Ainsi, des concurrents de Harry’s ont développé une bague de forme carrée de plus grande taille que la languette refermée.

Bague de fermeture carrée

 

Cependant, je trouve qu’il est plus difficile de faire passer l’emballage au centre de la bague que de refermer la languette sur l’emballage avec deux doigts seulement.

En dernière analyse, une solution à ce problème serait de rendre solidaires l’emballage et la languette de fermeture en trouvant un moyen de fixer la languette à l’emballage. Ainsi, la languette garderait ses fonctions de fermeture de l’emballage tout  en évitant d’être perdue. Cependant, nous perdrions le coté «  portatif » de cette languette qui nous permettait de l’utiliser sur n’importe quel emballage.

Ainsi, grâce à des matériaux souples et rigides à la fois que sont le plastique et les fils de fer, la languette de fermeture d’emballage de pain de mie Harry’s remplit le programme de fermeture et de réouverture rapide et facile de l’emballage ainsi que le programme d’optimisation de la capacité et de la lisibilité de l’emballage. Cet objet d’une efficacité redoutable est un atout majeur pour les ventes de Harry’s qui a su allier emballage pratique  et fraîcheur du pain de mie toujours plus moelleux.

Le bâillement de tortue est-il contagieux ? Improbablologie | | 18.11.11 | 20h10 • Mis à jour le 19.11.11 | 11h37

Une lionne - agée dix-sept ans - baille à l'intérieur de la clôture des Jardins zoologiques dans la ville d'Ahmedabad. Nommée Okha, elle a été adoptée par le programme des "Amis du Zoo".

Une lionne – agée dix-sept ans – baille à l’intérieur de la clôture des Jardins zoologiques dans la ville d’Ahmedabad. Nommée Okha, elle a été adoptée par le programme des « Amis du Zoo ».AFP/SAM PANTHAKY

« Un bon bâilleur en fait bâiller deux », prétend le dicton. Chez l’humain, plusieurs études ont montré que, pour au moins une personne sur deux, regarder quelqu’unbâiller ou imaginer un bâillement suffisait à provoquer le phénomène (mettez la main devant votre bouche, je vous vois). Pour l’heure, trois hypothèses sont avancées pour expliquer cette contagiosité. La première dit qu’il s’agit d’un automatisme, un réflexe mécanique provoqué par l’observation d’un bâillement. La deuxième, plus subtile, évoque un mimétisme inconscient. Quant à la troisième, elle met en scène l’empathie, cette aptitude qu’ont certains à se mettre à la place des autres et à ressentir la même chose qu’eux.

Le rôle du bâillement n’étant pas mieux compris que sa communication, on nage dans un océan d’incertitudes, ce qui est intolérable pour tout scientifique normalement constitué. Une équipe européenne a donc craqué et produit une étude qui, le 29 septembre, a reçu un Ig Nobel, prix parodique destiné à distinguer les plus improbables des recherches.

L’article en question venait d’être publié dans le numéro d’août de la revue Current Zoology mais, au regard des sommets d’improbablologie qu’il atteint, il eût été injuste de ne pas le récompenser illico presto. Ses auteurs sont partis du principe que si le bâillement était contagieux chez une espèce dont les capacités cérébrales restreintes n’autorisent ni le mimétisme ni l’empathie, la première hypothèse serait validée.

Restait à trouver la bonne espèce. Le bâillement communicatif a été décrit chez les chimpanzés ainsi que chez des macaques et des babouins. Il fallait donc viser un cerveau plus rudimentaire que celui de ces singes tout en s’assurant que l’animal sélectionné était capable d’observer attentivement ses congénères. C’est ainsi que la tortue charbonnière à pattes rouges a été choisie. Ce reptile se repose beaucoup sur son système visuel et il bâille en adoptant une posture qui ne peut êtreconfondue avec aucune autre : bouche grande ouverte, tête en arrière, cou étiré.

L’expérience consistait à faire bâiller une tortue en face d’une autre et à vérifier si la congénère se mettait à bâiller à son tour au cours des minutes suivantes. Le hic, c’est que ces animaux ne bâillent pas sur commande. Les chercheurs ont donc dûformer Alexandra, une demoiselle tortue, grâce à un système de récompenses. Cela a pris six mois. On imagine le dialogue dans la cour de récréation. Et ton papa, il fait quoi ? Il est scientifique mon papa, il apprend à bâiller à une tortue…

Quand Alexandra fut devenue une « pro » du bâillement provoqué, l’équipe mena plusieurs tests en la mettant en présence d’autres tortues. Alors oui, il arriva à certaines de bâiller en retour, mais pas plus que d’ordinaire. Peut-être une manière de dire : « Je m’ennuie. Quand s’arrête cette expérience parce qu’il y a bientôt un épisode des Tortues Ninjas à la télé ? » L’étude suggère donc que les mécanismes à l’oeuvre derrière la contagion du bâillement sont plus complexes qu’un simple réflexe en miroir. Restent les hypothèses de l’effet caméléon ou de l’empathie. Etant donné que les tueurs en série sont en général dépourvus de celle-ci, permettons-nous de suggérer une autre étude improbable, consacrée à la communication du bâillement chez les serial killers.


Journaliste Pierre Barthélémy

 

Commentaire

 

Des études montrent que chez les humains, un baîllement suffirait à provoquer le phénomène chez un autre individu. Il y aurait donc du lien social dans le fait de bailler. Les hypothèses explicatives sont au nombre de trois: automatisme, imitation inconsciente et empathie, aptitude à ressentir la même chose que d’autres individus. Tous ces éléments ne témoignent pas d’une même implication sociale du baîllement. Des incertitudes demeurent donc quant au rôle et à la communication de ce phénomène. Des travaux ont été menés par des scientifiques à ce sujet. Ces derniers exposent l’hypothèse suivante: si le baîllement est contagieux chez des espèces aux capacités cérébrales limitées, la première hypothèse, celle d’un automatisme, serait validée. On peut donc parler à ce sujet d’expérience sous contrôle avec des animaux comme groupe de contrôle d’une attitude humaine. La nécessité d’un animal au cerveau rudimentaire mais capable de l’observation de ses pairs a conduit au choix de la tortue charbonnière à pattes rouges. En effet, chez cette espèce, le baîllement est facilement observable et le système visuel est très développé. L’expérience n’a pas conclut à un baîllement réellement contagieux chez la tortue. Ce phénomène ne s’expliquerait donc pas par un simple automatisme. Cet article atteste donc de la complexité des éléments caractérisant le lien social.

L’arbre, allié de taille | 20.11.11 | 18h07 • Mis à jour le 20.11.11 | 18h25

Donnez-moi un arbre et je sauverai le monde, nous dit le botaniste Francis Hallé, qui vient de publier Du bon usage des arbres. Un plaidoyer à l’attention des élus et des énarques (Actes Sud). Prenons-le au mot. Par quel arbre commencer ? Le platane que planta Buffon en 1785, à l’entrée du Jardin des plantes, à Paris. Les visiteurs peuvent constater sa grande forme 226 années après, alors qu’il n’a jamais été taillé.

Car le platane vit très longtemps, comme beaucoup d’arbres. Il est même« potentiellement immortel », précise Francis Hallé : « Un homme est sénescent, c’est-à-dire programmé pour mourir. Pas un platane. » Après la chute des feuilles, la vie repart au printemps et l’arbre retrouve son génome juvénile. S’il n’était pas agressé par les accidents, les maladies ou les humains, le platane vivrait des siècles. « Quand on dit un platane centenaire, on parle d’un gamin en culotte courte », s’amuse le botaniste, qui connaît un olivier âgé de 2000 ans à Roquebrune-Cap-Martin (Côte d’Azur).

Ajoutons que l’arbre crée des colonies. Sexué, il distribue des graines alentour, mais il étend aussi des racines à partir desquelles des descendants poussent. Voilà pourquoi on trouve des platanes centenaires entourés de vieux frères, des peupliers se renouvelant depuis 10 000 ans dans l’Utah, des crésotiers (Larrea) de 13 000 ans dans le désert de Mojave (sud de la Californie), et un houx royal de 43 000 ans s’étalant sur un kilomètre, en Tasmanie. « L’histoire de notre espèce zoologique tient dans la vie d’un arbre. Cela devrait nous ramener à l’humilité« , philosophe Francis Hallé. C’est sans doute le premier service que nous rend l’arbre.

L’autre prodige de l’arbre est de résoudre ses problèmes sans bouger. C’est un bon citoyen, décoratif, taiseux, économe, calme et courageux. Il se contente de peu – lumière, eau, oligoéléments – et déjoue ses ennemis sans bruit, en développant un arsenal chimique. Un if produit des molécules qui éloignent souris et insectes et, ce faisant, il fournit le taxol à l’homme, un anticancéreux efficace. Et chacun sait que le tilleul ou le bouleau, le noisetier ou le citronnier donnent des médicaments.

UN ÉPURATEUR D’ATMOSPHÈRE

Nous, humains, avec nos 2mètres carrés de peau, sous-estimons la surface de l’arbre. Pour la calculer, il faut mesurer chaque feuille recto verso, ajouter la surface du tronc, des branches et rameaux, des racines longues et fines et des poils absorbants, sans oublier les poches dans l’écorce. Un arbre feuillu de 15 mètres occupe au total 200 hectares, l’équivalent de Monaco. Il double de poids quand il est mouillé. Toute cette surface respire, nous fait respirer.

« Grâce à la photosynthèse, l’arbre est notre meilleur allié dans la lutte contre le réchauffement climatique « , estime Francis Hallé. Le platane de Buffon, comme tout arbre, absorbe quantité de dioxyde de carbone (CO2), responsable de l’effet de serre. 20 % à 50 % de la matière produite par l’arbre – bois, racines, feuillages, fruits… – est constituée de CO2. Ainsi, en respirant, l’arbre épure l’atmosphère. Il séquestre le dioxyde de carbone et les polluants urbains tels que les métaux lourds, le plomb, le manganèse, les suies industrielles, les oxydes d’azote et de soufre, l’ozone… Ceux-ci sont dissous par l’eau intérieure, puis stockés dans le bois. C’est pourquoi il faut couper les vieux arbres le moins possible. Plus ils sont grands, plus ils purifient l’air.

En même temps, l’arbre libère l’oxygène qui nous fait vivre, l’O2. Un humain adulte consomme environ 700 grammes d’O2 par jour, soit 255 kg par an. Pendant ce temps, un arbre moyen en produit 15 à 30 kg. Il faut donc une dizaine d’arbres pouroxygéner un homme. En plus, l’arbre humidifie et rafraîchit l’atmosphère par évaporation et transpiration. Une zone boisée de 50 m2 fait baisser la température de 3,5 °C et augmente le taux d’humidité de 50 %. L’agitation des feuillages, surtout des conifères, libère des ions négatifs qui auraient un effet bénéfique sur la santé et l’humeur. Et l’arbre accueille nombre d’espèces utiles.

Pascal Cribier, jardinier talentueux, habite au-dessus du jardin du Luxembourg, à Paris. Il désigne la cime rougeoyante des arbres : « Nous ne voyons que la moitié d’un arbre. Nous n’imaginons pas l’activité souterraine, la taille et la force de ses racines, les espèces qui vivent en symbiose avec lui. Nous oublions que, sans les arbres, le sol se dégrade vite, et pour toujours. » C’est cette part secrète, souterraine, qui a décidé de la vocation de Pascal Cribier, à 18 ans. Il voulaitcomprendreplantermettre les mains dans la terre.

Devenu un artiste du jardin, il a exposé dans des galeries des blocs de racines noueuses. Il faut savoir que sous-bois, racines et sous-sols font vivrechampignons, lichens, fougères, plantes épiphytes, insectes, vers et mammifères. Sous terre, les racines font circuler des tonnes d’eau pour abreuver les feuilles. Souvent, elles dépassent en longueur les branchages. Ainsi, le jujubier de Libye, haut de 2 mètres, possède des racines de 60 mètres.

« L’homme ne saurait vivre sans l’arbre, et il le menace partout, s’étonne Francis Hallé. Pourtant, la réciproque n’est pas vraie… » Les Nations unies ont déclaré 2011 Année internationale de la forêt. Les arbres abritent 50 % de la biodiversité terrestre et apportent la subsistance à 1,6 milliard d’humains.

Les enquêtes de l’ONU et du REDD – programme des Nations unies qui vise àréduire les émissions de CO2 causées par la déforestation et la dégradation des forêts – montrent que la moitié des forêts de la planète a été détruite au XXe siècle. Ainsi, 7,3 millions d’hectares de forêts tropicales ont disparu chaque année entre 2000 et 2005, soit 20 000 hectares par jour. Résultat, la déforestation et la dégradation des forêts tropicales contribuent pour 15 % à 20 % aux émissions de CO2 : brûlés, abattus, les arbres libèrent leur carbone.

A l’inverse, l’ONU estime que des plantations d’arbres pourraient compenser 15 % des émissions de carbone dans la première moitié du XXIe siècle. « J’ai plaqué mon chêne/Comme un saligaud », chantait Georges Brassens

De l’aspirine au papier

Prenons un citadin qui déguste en terrasse une salade à l’huile d’olive et au citron avec des pignons, puis commande une omelette aux truffes et un verre de chablis. Au dessert, poire belle-Hélène accompagnée d’un café à la cannelle. En digestif, une goutte de vieux gin. Ensuite, après une aspirine, il prend quelques notes avec un stylo jetable sur un carnet. Cet homme vient de mettre quinze arbres à contribution. Un frêne pour sa chaise, un orme pour la table, un olivier, un pin parasol, un citronnier, un chêne pour la truffe, un robinier (faux acacia) pour le fût du vin blanc, un poirier et un cacaoyer, un caféier, un cannelier, un genévrier, un saule pour l’aspirine, du ricin pour le plastique, un pin sylvestre pour le papier. Nous ne saurions vivre sans les arbres.

La ville non plus. Octobre 2011 était le Mois international de l’arbre et de la forêt des villes. Ainsi en a décidé la FAO. Pourquoi protéger l’arbre citadin ? En 2030, 70 % de la population de la Terre vivra en ville. Il faudra la nourrir. Le monde rural n’y suffira pas. Déjà, l’agriculture urbaine et périurbaine existe dans les friches et bidonvilles. Les citadins pauvres plantent des arbres et des légumes pour senourrir. Depuis des années, la FAO leur procure assistance et crédits.

En Europe, Bruxelles protège les 5 000 hectares de la forêt de Soignes, en pleine ville ; Zurich fait de même, Barcelone a classé sa forêt riveraine, Nantes prévoit deplanter 1 400 hectares d’arbres à ses portes. Julien Custot, expert à la FAO, explique : « L’arbre urbain est fondamental pour préserver les sols, contenir les inondations, apporter de l’énergie, pourvoir des aliments sains. Il rend les villes plus agréables, plus fraîches. Il nous faut une vraie politique de foresterie urbaine. » Le jardinier écologiste Gilles Clément ajoute : « L’urbanisme jouit d’un grand prestige dans un monde assujetti au principe économique « quand le bâtiment va, tout va ». Un jardinier penserait plutôt : « Quand le jardin va, tout va ». Il faut nourrir le monde avant même de le loger. »

L’économiste indien Pavan Sukhdev, codirecteur de la Deutsche Bank de Bombay, est une des têtes chercheuses des TEEB, The Economics of Ecosystems and Biodiversity. C’est lui qui, en octobre 2010, a chiffré les services rendus par les écosystèmes à la conférence de Nagoya sur la biodiversité, dont la France vient designer le protocole. Il calcule la valeur économique de la nature et ses dégradations. Après trois ans d’enquêtes menées par cent experts, « les gros chiffres impressionnent », affirme-t-il. Si nous divisions par deux le rythme de la déforestation d’ici à 2030, les réductions d’émission de CO2 allégeraient de 2 600 milliards d’euros le coût du réchauffement. L’érosion de tous les écosystèmes terrestres – forêts, sols ou encore zones maritimes – nous fait perdre entre 1 350 et 3 100 milliards d’euros chaque année. « Cette invisibilité économique des écosystèmes, explique Pavan Sukhdev, a mené à la crise écologique. »

En jardinier, Pascal Cribier s’inquiète de ces chiffres : « Un arbre est inestimable, ce qu’il nous apporte n’a pas de prix… »

 

Commentaire

 

Le présupposé veut que les arbres soient immortels. Les Humains, pour leur part, ne feraient que limiter ce phénomène en agissant négativement sur leur environnement. Les arbres sont les témoins de notre humanité, de notre histoire. Ils créent des colonies en semant leurs graines et en étendant leurs racines. La symbolique de l’arbre généalogique est donc forte, puisque notre histoire tient dans la vie d’un arbre. Nous devons donc faire preuve d’humilité face à notre environnement. L’arbre est le témoin de notre humanité et en ce sens son importance sociale est forte. Il résoud ses problèmes sans bouger, ce qui en fait un modèle de citoyen dont nous devrions nous inspirer. Il fournit nos médicaments, Il participe au renouvellement de l’atmosphère, en respirant il nous fait respirer, ce qui fait de lui un élément indispensable à notre survie. Alors que la photosynthèse lutte activement contre le réchauffement climatique, nous semblons enclins à une déforestation croissante, comme si nous ne faisions preuve d’aucune reconnaissance, et ce doublé d’une véritable inconscience. L’Homme a le choix entre s’opposer à son environnement et précipiter le réchauffement climatique ou le limiter en coopérant avec ce dernier. Les apports des arbres sont multiples puisqu’en plus de limiter l’impact néfaste de la société industrielle, il améliore notre santé et notre humeur, sauvegarde la diversité des espèces, préserve les sols, ce qui semble faire des jardiniers les seuls aptes à comprendre notre humanité. « L’Homme ne saurait vivre sans l’arbre et il le menace partout ». La situation est en ce sens paradoxale puisque l’Humain n’est ni respectueux ni conscient de l’environnement qui l’entoure. L’Homme ne peut, à lui seul, limiter le réchauffement climatique. La déforestation doit être endiguée, tant l’utilité écologique de l’arbre est importante. L’exemple de la personne qui déjeune en terrasse atteste d’une chose: l’arbre est présent partout et est indispensable à toute activité humaine. Les arbres font désormais partie des projets d’urbanisme, ce qui atteste de leur nécessité à l’équilibre des villes. L’économiste indien Pavan Sukdhev a tenté de chiffrer le rôle de l’écosystème, conscient de l’importance du facteur économique dans la prise de conscience environnementale. L’Homme serait donc plus enclin à respecter l’écosystème s’il pouvait mesurer son rôle économique.