01 décembre 2011 Comment écrirons-nous demain ?

L’avenir de l’écriture est souvent dépeint de manière aussi sombre que celui de la lecture. L’éditorialiste Anne Trubek pronostiquait il y a quelque temps, pour Miller-McCune la fin de l’écriture manuelle, malgré tous ses avantages cognitifs, puisqu’elle permet de mêler le geste à la pensée… Avouant que nous ne l’utiliserons peut-être que pour l’apprendre avant de la désapprendre.

L’écriture se transforme par l’utilisation de nos claviers, de nos dalles tactiles et de nos logiciels, comme l’explique très bien François Bon dans Après le livre. Comment les nouvelles technologies impactent ce que produisent les auteurs et ce que produisent les machines (pour autant que les deux parviennent à travailler de concert) ? Et comment à l’avenir nos modes d’écritures vont être bouleversés par des machines toujours plus intégrées ?

Microsoft Research et le Royal College of Arts (RCA) de Londres ont produit cet été une autre approche de cet avenir en invitant plusieurs artistes à donner leur vision de l’avenir de l’écriture. Comment l’auteur va-t-il être appelé à se transformer avec l’arrivée de nouvelles pratiques et de nouvelles technologies ? L’avenir de l’écritureconsiste en 5 explorations artistiques conduites sous la direction d’Anthony Dunne à la tête des programmes de design d’interaction du RCA et de Richard Banks, Alex Taylor et Tim Regan du groupe de recherche sur les systèmes socionumériques de Microsoft Research à Cambridge. Ces explorations ont pour objet de stimuler la discussion et le débat autour de l’évolution de nos outils de lecture et d’écriture.

Les projets sont surtout disponibles sous forme de .pdf – ce qui n’est peut-être pas techniquement la meilleure façon de répondre à la question.

L’intelligence artificielle peut-elle aider à créer des histoires ?
Le premier projet, la machine d’aventures infinies (The Infinite Adventure Machine, TIAM) de David Benqué (blog) est un programme qui génère des contes de fées. Basé sur le travail de Vladimir Propp, qui a réduit la structure des contes traditionnels russes à 31 fonctions, le programme interroge les limites et les implications d’appliquer la programmation à la narration. Ici, le programme est incapable de livrer une histoire terminée : il ne délivre qu’un synopsis brut et des illustrations avec lesquelles les utilisateurs sont invités à improviser pour combler les lacunes de la technologie par leur imagination (vidéo). Comme le souligne très justement Régine Debatty : la machine d’aventures infinies est l’une des premières oeuvres où l’intelligence artificielle collabore avec l’intelligence humaine tout en libérant l’imagination et la créativité des enfants.

The Infinite Adventure Machine (prototype 01) from David Benqué on Vimeo.

Comme le confie David Benqué : l’avenir de la créativité pourrait demain plus reposer sur la création d’un système, un monde, dans lequel les « lecteurs » sont immergés et qu’ils explorent en fonction des règles que vous avez définies. Les aspects mystérieux et poétiques du récit, ce qui les rend si utiles pour nous, échappent à la programmation. Ainsi, même si les travaux de Propp sont fascinants, je voulais que les gens à s’interrogent sur ce que signifie la réduction des histoires à un système.

Le projet de David Benqué était présenté à l’exposition Glitch Fiction du Paris Design Week de septembre 2011.

Déchiffrer les histoires pour déchiffrer la société
Est-il possible de transposer des idées provenant d’histoires et de films cultes dans des applications réelles pour qu’elles bénéficient à tous ? Derrière cette idée qui peut sembler stupide, Dash Macdonald et Demitrios Kargotis cherchent à souligner combien les histoires d’aujourd’hui, popularisées par les livres, les jeux et le cinéma, sont devenues bien plus qu’un divertissement, elles nous inspirent et nous obligent. Peut-on imaginer des applications nous aidant à nous identifier à ces personnages pour tirer leçons de leurs expériences ?

Bien sûr, Happily Ever After in the Big Society, le projet des deux artistes, est un projet critique. Critique de la Big Society de David Cameron comme de l’hyperculture de masse hollywoodienne, celle qui se termine toujours bien, qui promeut sempiternellement les mêmes valeurs de société… tant et si bien que nous finissons certainement par nous y conformer. Le script des deux auteurs autour de l’analyse de Blanche-Neige est d’ailleurs un exercice plutôt savoureux qui s’amuse à regarder le conte par ses enjeux de société : comment Blanche-Neige, mise en péril dans sa famille dysfonctionnelle est conduite à l’itinérance et à devenir une sans-abri abandonnée par le système, avant d’arriver à dépasser ses points faibles en identifiant les compétences capables d’aider d’autres personnes en difficulté sociale (les 7 nains…).

Augmenter notre dialogue intérieur
Koby Barhad propose lui d’essayer de mettre à jour notre soliloque, notre dialogue intérieur. Dans How do I know what I think until I see what I say ? (Comment pourrais-je savoir ce que je pense tant que je ne vois pas ce que je dis ?), l’artiste a mis au point un traitement de texte unique basé sur des technologies émergentes de prédiction de texte. L’idée ici est d’amener l’utilisateur à générer un flux de pensées, de confessions, qu’il adresse à lui-même et uniquement à lui-même. L’idée va d’ailleurs plus loin, puisqu’il est possible d’ouvrir un espace social (mais complètement privatif) où les utilisateurs peuvent gérer des flux de pensées adressés à des proches ou plutôt à leurs avatars. Cogitos(voir la vidéo), du nom de cet espace, est un réseau social de la pensée virtuelle, qui nous confronte à ce que nous pensons vraiment et pas nécessairement à ce que nous disons aux autres, via les réseaux sociaux.

En cela, il paraît l’exact contraire de Facebook. Cogitos est le lieu de l’intimité, du repli sur soi, du dialogue intérieur et personnel, alors que Facebook (et encore plus avec la fonctionnalité de « partage sans friction » qui s’annonce) est le lieu de l’ultrasociabilité, et ce, encore plus quand votre profil va partager automatiquement ce que vous écoutez, lisez ou regardez. Alors que jusqu’à présent il fallait faire appel à un processus manuel pour ce faire (appuyer sur un bouton Like, Share ou autre), à l’avenir, la publication sera automatique. Une automatisation de nos décisions qui n’est d’ailleurs pas sans poser débat : allons-nous vers une surveillance silencieuse totale, comme s’en alarme Adrian Short ? Est-ce la fin du partage ? Ou allons-nous vers un monde de services toujours un peu plus à votre service ? Pour Adam Daugelli, Facebook n’a toujours pas compris la différence entre la surveillance et la diffusion

Développer de nouveaux signes et symboles
Notre espace typographique est-il suffisant face aux technologies qui viennent ? On a vu, via Twitter ou via les Smileys par exemple, qu’on a su lui donner des dimensions qui n’existaient pas auparavant, en utilisant autrement les signes de ponctuation, en leur donnant de nouvelles fonctions, pour certaines codées dans la machine.
Ponctuation de Nicolas Myers est un outil pour créer, combiner et partager de nouveaux symboles et marques de ponctuations. En utilisant des formes typographiques existantes, le projet explore comment les symboles personnels peuvent enrichir et modifier le sens d’un texte.

S’écrire soi-même
“L’avenir de l’écriture est-il de tout écrire de soi ? Sera-t-il de lire les données de nos propres autobiographies ?” C’est la question que posent Sasha Pohflepp et Chris Woebken dans « le futur de toute chose ». Nous sommes la dernière génération dont la vie n’aura pas été totalement enregistrée. Désormais, les machines vont créer de nous un récit continu, parfois très intime, très personnel, jusqu’au dialogue des capteurs avec nos données vitales. Les technologies personnelles surveillent déjà le moindre de nos mouvements. Notre mémoire sélective est un concept biologique dont les bases de données ne souffrent pas, expliquent les artistes. L’avenir de l’écriture repose-t-il dans nos propres autobiographies qui seront rédigées par des fantômes machiniques ? Serons-nous conscients d’être les protagonistes d’une narration continue ?

Un peu à la manière de ce qu’explique l’artiste américaine Laurie Frick de son travail à partir de données personnelles (voir L’art de la mesure) : serons-nous obnubilés par notre propre écriture de soi ? Nous voulons des machines qui se souviennent de là où nous n’étions pas, expliquent les auteurs. Nous voulons des machines qui puissent lire notre futur comme quand nous tapons les premières lettres d’un mot dans Google. Peut-être même voulons-nous des machines qui écrivent à notre place les phrases que les autres cherchent pour nous…

Bien sûr, ces propositions artistiques ne sont que des formes d’excursions dans ce que pourrait être l’avenir de l’écriture. Mais elles posent quelques questions fortes sur comment le numérique recompose notre matériel en tant qu’auteur qu’écrivain. Et ce n’est pas fini !

 

Commentaire

 

Dans cet article l’auteur tente de définir l’influence des nouvelles technologies de l’information sur certains de nos comportements, ici l’écriture en l’occurrence. L’apparition du livre numérique semble avoir bouleversé nos habitudes de lecture et les tablettes et autres smartphones semblent en passe de provoquer une révolution de l’écriture. Ce changement serait en apparence inoffensif mais la plus grande prudence reste de mise quant au progrès technique. Reste à évaluer les apports positifs et négatifs de ce changement des habitudes d’écriture.

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